Au cœur du plus grand souk high-tech de l’Inde

Un marché de l'électronique extraordinaire et déroutantSituée au Sud-Est de New-Delhi, la crasseuse et délabrée place de Nehru est considérée comme le lieu incontournable du marché de l’électronique en Inde.

Parmi les échoppes qui y sont agglutinées façon « souk », le chaland vient chiner des composants ou accessoires électroniques. Reportage.

« In India everything is possible ! » (« en Inde tout est possible ! »). Après quelques jours passés dans ce pays, c’est ce que vous diront vos interlocuteurs locaux et vous en serez rapidement convaincu.

La scène se déroule dans le sud est de New-Delhi au cœur d’un complexe de buildings trapus, autant crasseux que vétustes. L’endroit s’appelle Nehru Place. C’était le nom du tout premier Premier ministre de l’Inde. Tout parait anarchique, la crasse et la poussière renforcent cette impression que viennent encore accentuer des mendiants côtoyant quelques vaches sacrées faméliques et des chiens errants souffreteux.

Ambiance de souk

Nehru Place est un paradoxe inimaginable pour tout esprit occidental. Car, malgré les apparences, c’est le sanctuaire des informaticiens du pays. En effet, on est sans conteste au coeur du plus important marché de l’informatique en Inde. D’ailleurs, sa réputation dépasse depuis fort longtemps les frontières du pays. Les plus anciens sont fiers de raconter que même Bill Gates est passé faire un petit tour à Nehru Place.
On pénètre dans ce marché comme on se perd dans un souk. Ici, le mouvement est intense, la foule qui s’y trouve est concentrée sur quelques dizaines de mètres carrés. Au lieu des odeurs d’épices, on peut respirer celles du silicium, du plastique plus ou moins désagrégé. Pour le reste, le marchandage traditionnel à l’ancienne est de mise. Le client négocie, bouge les mains, hausse le ton, s’en va désabusé, puis il est rattrapé et tout recommence…

Des amateurs de babioles électroniques viennent chiner ici et là, tandis que des étudiants cherchent pour quelques roupies LA pièce miracle qui pourra remettre sur pied leur ordinateur parmi des dizaines d’étals plus ou moins élaborés.

La roulette russe de l’informatique

Au centre de la place, au milieu des vendeurs de vêtements et d’accessoires divers, se trouvent les « Kabadi Wala ». Un terme indien qui signifie littéralement « celui qui est avec les déchets ». Ces vendeurs ramassent tout les déchets électroniques qu’ils peuvent trouver et les revendent en bon ou mauvais état, à même le sol ou sur des présentoirs constitués à partir de vieux cartons. Ainsi, on trouve de vieilles cartes réseau, des modems, des disques durs ou des barrettes de mémoires, tirés des vieux ordinateurs. Lorsqu’on leur demande si les composants fonctionnent, ils ne répondent ni oui ni non… Simplement, ce n’est pas du tout cher mais également pas du tout garanti. Une sorte de roulette russe du composant électronique autrement dit.Marché de Nehru Place, Inde, des vendeurs de composants d'occasion

Un peu partout, dans la pénombre des colonnes des immeubles de très jeunes vendeurs à la sauvette proposent des logiciels, des jeux, de la musique et des films pour une poignée de roupies. Ils vous placent sous le nez des listes interminables de logiciels, vous faites votre choix et hop ! Quelques minutes plus tard, les voilà qui reviennent avec une petite galette toute chaude et proprement piratée.
Tout autour de la place, les immeubles sont affublés d’une multitude de pancartes colorées qui sont autant de publicités. On peut y trouver des grandes marques de l’industrie informatique, ou encore des noms des petites échoppes ayant pignon sur rue ainsi que leurs spécialités. Au rez-de-chaussée, un peu à l’écart des devantures des petites boutiques, des groupes électrogènes, parfois sans âge, sont prêt à prendre la relève lors de la prochaine panne de courant… et elles sont nombreuses en Inde. On trouve toutes sortes de boutiques. Des vendeurs d’onduleurs, ou de prises parafoudre, des petits comptoirs spécialisés dans le remplissage de cartouches d’encre usagées, des présentoirs de CD vierges et de tout un tas de petits accessoires électroniques (téléphones, baladeurs MP3, caméscopes…).

Des goupes électrogènes hors d'âge pour prendre la relève en cas de panne de courant
Des groupes électrogènes hors d'âge pour prendre la relève en cas de panne de courant

Pour passer aux étages supérieurs, à cause de  l’insalubrité des lieux et de son côté confiné, il est nécessaire d’emprunter des escaliers de secours extérieurs. Et là, parmi les couloirs, se trouvent plus de 2 000 boutiques. Une nuée de petits compartiments parfois de moins d’1 m² ou l’on trouve de tout : du matériel soi-disant neuf, reconditionné ou d’occasion. Tous les prix sont négociables (lire l’encadré ci-dessous). Dans tous les cas, la tension est palpable tant la concurrence est rude et tant chacun tient à conserver sa réputation. Au fond d’un couloir, une boutique plus conséquente attire notre attention. Il s’agit de celle de Kuldeep Gupta. L’un des premiers à s’être lancé dans la vente de composants électroniques et la réparation d’ordinateur. Il s’agit d’une petite entreprise familiale. Kuldeep est fier de présenter son fils, qui est en train de ressouder un composant défectueux sur une carte mère d’ordinateur. Une réparation totalement improbable en France…
D’autres boutiques proposent tout un tas de téléphones derniers cris. La plupart ressemble étrangement à l’iPhone d’Apple. Copie presque parfaite. Le logo en forme de pomme croquée est même présent. Seule différence notable, l’appareil s’appelle HiPhone… et provient de Chine… Mais c’est une autre histoire…Des imitations d'iPod

« Des boutiques au-delà de l’imagination »

Jagmohan, créateur de la Nehru Place

Créé dans les années 70, le complexe de Nehru Place devait être à la fois le poumon d’un nouvel essor économique axé sur l’installation de sociétés de services, d’informatiques et du domaine des nouvelles technologies. Nehru Place devait également être un endroit incontournable de vie, d’art, de culture. Un véritable affluent de diversité. Dans les faits, après quelques années, Nehru Place s’est développé comme une tumeur maligne. Et le marché qui s’est mis en place dans les buildings de béton allait se développer en toute anarchie. Réservé aux spécialistes, aux marchandeurs, il s’est mis à fonctionner empiriquement selon ses propres codes, à l’image de n’importe quel souk de la planète.
Nehru Place est également en haut de la pyramide du recyclage électronique. Les vendeurs les plus fortunés se trouvent sur ce marché. Ils achètent les machines obsolètes ou défectueuses en lots auprès des entreprises ou des importateurs. Les ordinateurs sont alors démembrés de leurs composants utilisables et revendus sur place. Le reste est dirigé vers les villages de recycleurs qui récupèrent tout ce qu’ils peuvent revaloriser dans des conditions pénibles et parfois dangereuses.

Un semblant d’anarchie

Malgré le désordre apparent Nehru Place évolue avec ses propres codes, sa propre organisation. Preuve de cette organisation : la création d’une sorte de bourse des pièces détachées avec des prix variant selon l’offre et la demande. Autrement-dit et malgré le marchandage qui est de mise sur le marché, les prix peuvent évoluer considérablement pendant la journée. Un site permettant de suivre ces fluctuations presqu’en temps réel est même disponible.

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